rapport approfondi
Les voies d’eau ne sont pas des terrains en friche : le déclin des espaces bleus à Khulna et l’angle mort stratégique des villes côtières secondaires à l’échelle mondiale
Une étude sur l’évolution des plans d’eau dans la ville de Khulna, au Bangladesh, montre qu’entre 1994 et 2024, les eaux de surface sont passées de 4,20 kilomètres carrés à 2,27 kilomètres carrés, tandis que la part des zones bâties est passée de 25,9 % à 53,3 %. Derrière ces chiffres se cache une question plus universelle : lorsqu’une ville considère l’eau comme un terrain vacant, le pouvoir de définir ce qu’est une infrastructure détermine la hiérarchisation des risques futurs d’une ville.
Argument central
À partir de l’étude sur les transformations des espaces bleus de la ville de Khulna publiée dans Scientific Reports, cet article ne cherche pas à déterminer « combien de plans d’eau ont disparu », mais à interroger la logique structurelle révélée par ces transformations : pourquoi le remblaiement des plans d’eau apparaît toujours comme un choix « rentable » dans l’optique fiscale et juridique des villes, pourquoi le désalignement de l’attention dans les études urbaines mondiales fait des villes côtières secondaires la véritable frontière du risque climatique, et pourquoi l’intégration formelle des espaces bleus dans les systèmes de comptabilité des infrastructures et des actifs pourrait, plus que toute solution d’ingénierie isolée, déterminer le destin à long terme des villes côtières. L’étude mobilise des images Landsat multi-temporelles de 1994 à 2024, les indices NDVI/NDBI/NDWI et une classification par forêt aléatoire, avec une précision globale de 84,5 % à 89,3 %, un coefficient Kappa de 0,78 à 0,86, et identifie que le remblaiement des canaux, la perte de zones humides et la modification des berges se concentrent dans les subdivisions municipales du centre et du sud. L’article avance à partir de là que la télédétection et l’apprentissage automatique modifient d’abord la visibilité de la gouvernance, et non la capacité de gouvernance elle-même, le véritable manque résidant dans l’application des règles, les instruments budgétaires et la coordination inter-municipale après la cartographie.
I. Un choix maintes fois calculé, mais rarement questionné
À Khulna, au Bangladesh, au cours des trente années comprises entre 1994 et 2024, les plans d’eau de surface sont passés de 4,20 km² à 2,27 km², et la part des zones bâties dans la zone d’étude est passée de 25,9 % à 53,3 %. Ces données proviennent d’une étude fondée sur des images Landsat multitemporelles : Landsat 5 TM pour 1994-2004, Landsat 8 OLI pour 2014-2024, combinant l’indice de végétation par différence normalisée (NDVI), l’indice de différence normalisée du bâti (NDBI) et l’indice de différence normalisée de l’eau (NDWI), avec une classification par forêts aléatoires et une détection des changements après classification, la précision globale se situant entre 84,5 % et 89,3 % et le coefficient Kappa entre 0,78 et 0,86.
Si l’on ne la lit que comme une nouvelle de dégradation écologique, on passe à côté de la véritable valeur analytique de ces données.
Ce qu’il faut plutôt se demander, c’est : pourquoi, à chaque étape du développement urbain, les surfaces en eau sont-elles la première catégorie d’espace à être cédée ? La réponse n’a rien de mystérieux et ne découle pas entièrement d’une nécessité physique liée à la pression démographique. Elle vient d’un mécanisme très concret d’identification de la valeur : les zones bâties peuvent être taxées, hypothéquées, comptabilisées dans la croissance, faire l’objet d’une reconnaissance juridique de propriété et être valorisées par le capital ; tandis qu’un canal, une zone humide, un bassin de rétention des crues n’ont généralement, dans les comptes urbains, ni rente ni titulaire clair de droits de propriété. Ils sont « des terres pas encore utilisées », et non « des infrastructures qui rendent des services ».
Dès lors que cette définition s’impose, le remblaiement des surfaces en eau n’est pas une vision à court terme, mais un comportement hautement rationnel dans le cadre institutionnel existant. L’importance du cas de Khulna tient précisément au fait qu’il expose de manière complète les conséquences à long terme de cette « rationalité ».
II. Une évolution en deux phases : comment l’irréversibilité s’accumule
L’analyse temporelle de l’étude met en évidence une trajectoire claire : la phase initiale est dominée par un réaménagement foncier mixte, tandis que la phase ultérieure s’oriente nettement vers la conversion directe des masses d’eau en zones bâties. Parallèlement, les points chauds de remblaiement de canaux, de perte de zones humides et de modification des berges se concentrent dans les secteurs municipaux du centre et du sud.
Ces deux observations, prises ensemble, pointent vers une question de mécanisme souvent négligée : la perte d’un système hydrologique ne suit pas une décroissance linéaire, mais une perte de connectivité.
Le remblaiement d’un étang isolé, la ville peut peut-être encore le supporter ; mais lorsque le remblaiement passe de comportements sporadiques à un modèle dominant, que les nœuds du réseau de drainage sont retirés un à un et que les liens hydrauliques entre les masses d’eau restantes sont rompus, le système franchit un seuil.
Une fois ce seuil franchi, la perte ne se manifeste plus par « un peu moins d’eau », mais par l’extension des zones de stagnation après de fortes pluies, l’allongement du temps de retrait de l’eau et la hausse de la fréquence des inondations urbaines.
À ce stade, le coût de la restauration n’est plus égal à la valeur foncière économisée à l’époque par le remblaiement ; il doit se calculer à l’aune de la rénovation du drainage de tout le secteur, de la construction de stations de pompage et du rachat de terrains.C’est précisément la situation structurelle à laquelle Khulna est confrontée en tant que ville côtière sensible au climat : elle subit à la fois la pression externe de l’élévation du niveau de la mer et un auto-affaiblissement résultant de l’érosion de sa capacité de drainage interne. Les deux courbes vont en sens opposé, mais la superposition des risques relève d’une relation multiplicative.
III. Le décalage d’attention : où se situe réellement la frontière du système urbain mondial
La recherche urbaine internationale, la finance climatique et l’investissement dans les infrastructures se concentrent depuis longtemps sur un petit nombre de très grandes villes. Cela se justifie : l’échelle apporte la visibilité, et la visibilité attire capitaux et attention politique. Mais la répartition géographique des risques ne suit pas celle de l’attention.
Khulna est explicitement positionnée dans l’étude comme une « ville côtière secondaire ». Les caractéristiques communes de ces villes sont assez constantes : une urbanisation plus rapide que le renforcement des capacités de planification, une autonomie budgétaire limitée, une technocratie fragile, et en même temps une situation géographique parmi les plus exposées au climat. Elles n’ont pas le pouvoir de négociation des mégapoles, mais supportent une part considérable de la pression mondiale d’adaptation côtière.
Cela constitue, dans la gouvernance urbaine mondiale, un décalage encore peu pris en compte : les villes qui ont le plus besoin de capacités de gouvernance spatiale sont précisément celles qui disposent le moins d’outils de gouvernance spatiale. Le taux de croissance annuel de la population urbaine d’environ 3,07 % mentionné pour le Bangladesh dans l’étude, replacé dans ce contexte, n’est plus seulement une donnée démographique : il devient un indicateur de la course entre capacité institutionnelle et croissance démographique.
Dans cette perspective, Khulna n’est pas un fait divers local, mais un échantillon reproductible. De nombreuses petites et moyennes villes côtières du Sud global répètent des trajectoires similaires, à des rythmes différents.
IV. La véritable contribution de la télédétection et de l’apprentissage automatique : l’institutionnalisation de la visibilité
La portée méthodologique de cette étude mérite d’être évaluée séparément de ses conclusions.
Combiner les indices NDVI, NDBI et NDWI avec une classification par forêt aléatoire, tout en maintenant la fiabilité de la catégorie des plans d’eau dans les résultats de classification de plusieurs périodes, a pour effet concret de transformer un changement longtemps resté en marge du champ de vision administratif en preuves de séries temporelles traçables, comparables et vérifiables.
Cela modifie la base épistémologique de la gouvernance urbaine. Auparavant, le remblaiement des surfaces en eau était souvent dispersé, progressif et dépourvu d’enregistrement unifié ; en cas de controverse, chaque partie campait sur sa position. Or, lorsque les changements peuvent être cartographiés année par année, l’attribution des responsabilités passe d’un conflit de récits à un conflit de données. C’est une condition préalable à la transparence de la gouvernance.
Mais il faut en même temps garder de la retenue : mesurable ne signifie pas exécutable. Un satellite peut prouver qu’un canal a disparu, mais il ne peut pas faire revenir un canal. Les étapes qui suivent la cartographie — permis d’urbanisme, enregistrement foncier, capacité d’application de la loi, incitations budgétaires — sont celles qui déterminent le résultat. La technologie résout le problème de ce qui est « invisible » ; elle ne résout pas celui de ce que l’on « ne veut pas gérer ». Sans institutions d’accompagnement, la surveillance par télédétection peut facilement dégénérer en un dossier mis à jour chaque année, puis chaque année laissé de côté.
V. Les concepts doivent être localisés : l’infrastructure bleu-vert ne peut pas se contenter d’un voyage conceptuel
L’étude préconise de considérer les espaces bleus urbains comme une infrastructure essentielle, et de promouvoir une gestion intégrée, des solutions de drainage naturel et une surveillance régulière par télédétection. Cette position s’inscrit dans la continuité des discussions internationales récentes autour de cadres tels que les « solutions fondées sur la nature », les infrastructures bleu-vert et les villes éponges.Le problème est que ces cadres sont pour la plupart nés dans des contextes où la capacité de planification est forte, les ressources financières abondantes et les droits fonciers clairement établis. Lorsqu’ils sont transplantés vers des villes secondaires, il n’en reste souvent que la terminologie, sans les conditions d’exécution correspondantes. Dès lors, « considérer les zones humides comme une infrastructure » reste au niveau des documents de planification, tandis que les décisions réelles continuent d’être dominées par la logique de la finance foncière.
La voie la plus réaliste n’est pas nécessairement d’introduire des concepts plus avancés, mais d’ajuster les structures d’incitation les plus fondamentales :
- intégrer la valeur des services écosystémiques des plans d’eau et des zones humides dans la comptabilité officielle des actifs, afin qu’ils disposent d’un « prix » comparable dans les décisions d’aménagement, au lieu d’une valeur nulle par défaut ;
- mettre en place un système de suivi à haute fréquence, public et vérifiable de l’évolution des surfaces en eau, afin que les remblaiements supportent un coût administratif visible ;
- positionner les systèmes de drainage naturels comme une dépense d’assurance plutôt qu’une dépense paysagère, et évaluer leur nécessité à l’aune de l’espérance des pertes liées aux catastrophes plutôt que de leur coût de construction ;
- établir des mécanismes de coordination intercommunale à l’échelle des bassins versants et des unités de drainage, car les systèmes hydriques ne respectent jamais les frontières administratives.
Ces mesures ne sont ni nouvelles, ni techniques. Si elles sont difficiles à mettre en œuvre, c’est précisément parce qu’elles touchent au pouvoir de définition et aux structures d’incitation, et non à la capacité d’ingénierie.
VI. Jugement à long terme : l’eau passe d’une question de confort à une question de sécurité
Dans les dix à vingt prochaines années, la place des systèmes d’eau urbains dans l’agenda urbain mondial pourrait bien se déplacer : ils passent d’une question environnementale et de confort à une question de sécurité et de souveraineté.
Ce déplacement a trois moteurs. Le premier est la hausse de l’exposition climatique, qui fait de la capacité de drainage des villes côtières et deltaïques un facteur directement lié à leur habitabilité. Le deuxième est l’évolution de la logique du capital : à mesure que le risque climatique est intégré à la valorisation des actifs, les terrains incapables de drainer l’eau feront l’objet d’une réévaluation, et les « zones urbanisées obtenues en remblayant des surfaces en eau » pourront alors passer du statut d’actif à celui de passif. Le troisième est le transfert de la gouvernance vers l’échelon local : l’État négocie la réduction des émissions et le financement climatique, mais la décision de conserver ou non un canal revient finalement à l’échelle municipale. C’est de cette manière silencieuse que les villes deviennent les véritables exécutrices de la gouvernance climatique mondiale.
On peut donc formuler un jugement à long terme relativement mesuré : ce qui déterminera le succès ou l’échec de l’adaptation climatique mondiale ne sera probablement pas les très grandes villes maintes fois étudiées, massivement investies et fréquemment médiatisées, mais le grand nombre de villes côtières secondaires, aux moyens financiers limités et aux données fragiles, pourtant situées en première ligne face aux risques. Leurs choix ne figureront pas dans les communiqués des sommets climatiques, mais ils détermineront la substance réelle des objectifs qui y sont affichés.
Les trente années de données de Khulna ressemblent donc davantage à un indicateur précoce qu’à un cas isolé. Elles ne documentent pas seulement le recul d’une surface en eau, mais aussi l’effondrement d’un ancien consensus sur ce qu’est une infrastructure urbaine.
L’ordre dans lequel les surfaces en eau sont remblayées est, en substance, l’ordre dans lequel une ville classe les risques qu’elle s’impose pour son avenir.
Périmètre de lecture · Global City Review
Global City Review replace cette note dans Global City Review publie des éditoriaux, analyses urbaines, perspectives régionales et rapports sur la gou.... dates, noms et changements de statut restent à vérifier; Éditorial / Analyse urbaine / Perspective régionale explique l'angle éditorial local (les URL des sources doivent être ouverts avant de reprendre le résumé).
Sources